10.12.2017

Le vin et la vigne dans la photographie

LA TABLE SERVIE (NATURE MORTE)
Nicolas Niepce, 1823-1825 ou 1832 ?
Physautotype, 7 x 11,7 cm
Oeuvre aujourd'hui disparue / 1
CIRCE
Julia Margaret Cameron, 1865
Tirage argentique sur papier albuminé, un négatif sur verre, 25,3 x 20,1 cm
Victoria and Albert Museum, Londres / 2
LA SECONDE NAISSANCE DE DIONYSUS
George Platt Lynes, 1939
Tirage argentique sur papier albuminé, 24 x 19,2 cm
Metropolitan Museum of Art, New-York / 3
UNTITLED #224
History portraits/Oldmasters
Cindy Sherman, 1990
Photographie cibachrome, 121,9 x 96,5 cm
MoMA, New York / 4
KIKI BUVANT
Man Ray, 1922
23,9 x 17,8 cm, Tirage argentique sur papier albuminé, 23,9 x 17,8 cm
Metropolitan Museum of Art, New-York / 5
PORTRAIT DE FEMME INCONNUE AU VERRE DE VIN
Man Ray, ca. 1930
Epreuve gélatino-argentique, 7,9 x 4,9 cm
Musée National d'Art Moderne, Paris
QUAI SAINT BERNARD, PARIS
Henri-Cartier Bresson, 1932
Tirage argentique sur papier albuminé
Metropolitan Museum of Art / 7

QUOI DE PLUS NATUREL POUR NIÉPCE DE METTRE EN SCÈNE LE VIN ?

 

1/ Nicéphore Niépce, bien qu'"inventeur" de la photographie, n'a pris lui-même que deux photos. La Table servie pour les uns serait la première (1823-1825), tandis que récemment pour d'autres, ce serait la seconde (1832-1833). La plaque a disparu des collections de la Société Française de Photographie au début du XXème siècle. Quoi de plus naturel pour Niépce de mettre en scène dans cette nature morte une table servie avec du vin. Tel un peintre de l'époque, il photographie ce qu'il voit autour de lui. C'est également vrai dans son Point de vue du Gras (1827), photographie prise depuis la fenêtre de sa maison de Saint-Loup-de-Varennes, près de Chalon-sur-Saône. Outre le fait que de boire du vin à table au XIXème siècle est chose courante, n'oublions pas que Niépce est bourguignon !

AVEC CIRCE, LE VIN DE PRAMNOS DEVIENT UN PHILTRE MALEFIQUE

 

2/ Julia Margaret Cameron est connue pour ses portraits des célébrités de son temps. Mais elle réalisa aussi des illustrations photographiques inspirées de la peinture préraphaélite anglaise. Elle côtoya notamment le peintre Dante Gabriel Rossetti, l'un des fondateurs de ce mouvement. Les femmes y sont vues tantôt comme des anges salvateurs, tantôt comme des beautés dangereuses. Elles sont plus des symboles bibliques, mythologiques, ... que des personnes.

 

Cette photographie est une étude pour un portrait de la déesse Circé. La jeune femme a une longue chevelure défaite, comme souvent chez les préraphaélites. Il ne leur est pas rare de couronner la tête de leurs héroïnes de lauriers, de fleurs ou d’étoiles. Mais pourquoi ici des grappes de raisin ? Elles sont là pour rappeler le philtre funeste à base de vin de Pramnos* que Circé, dans l’Odyssée d’Homère, offre aux compagnons d’Ulysse afin de les transformer en porcs et ainsi de les empêcher de quitter l’île d’Iléa : « Elle accourt, elle sort, ouvre sa porte reluisante et les invite ; et voilà tous mes fous ensemble qui la suivent ! Flairant le piège, seul Euryloque est resté. Elle les fait entrer ; elle les conduisit vers les sièges et les fauteuils ; puis, leur ayant battu dans son vin de Pramnos du fromage, de la farine et du miel vert, elle ajoute au mélange une drogue funeste, pour leur ôter tout souvenir de la patrie. Elle apporte la coupe : ils boivent d'un seul trait. De sa baguette, alors, la déesse les frappe et va les enfermer sous les tects de ses porcs. Ils en avaient la tête et la voix et les soies ; ils en avaient l'allure ; mais, en eux, persistait leur esprit d'autrefois. Les voilà enfermés. Ils pleuraient et Circé leur jetait à manger faînes, glands et cornouilles, la pâture ordinaire aux cochons qui se vautrent » (Homère, Odyssée, X, v. 230-243).

 

Circé vit dans une île sans homme, dans une forêt aux animaux étranges, d’apparence sauvage mais qui se conduisent comme des animaux domestiques. Ce sont tous les hommes qui ont foulé son territoire et qu’elle a, avec ses philtres à base de vin de Pramnos, transformés en animaux. C’est ainsi qu’elle change les compagnons d’Ulysse en porcs, alors qu’ils partent à la reconnaissance de son île. Euryloque est le seul rescapé. Hermès a donné à Ulysse une plante magique, le « moly », dont la racine est noire et la fleur « couleur de lait pur ». Le héros résiste ainsi aux sortilèges de la magicienne. Ulysse tire son épée ; apeurée, Circé lui offre de partager son lit. Ulysse, suivant là encore les recommandations d’Hermès, demande à la magicienne de jurer par « le grand serment des dieux » qu’elle ne cherchera plus à lui faire de mal. Ceci fait, Ulysse et Circé s’unissent, puis elle rend aux compagnons leur apparence humaine. Un an s'écoule. Elle aide enfin le héros et son équipage à préparer leur départ, en leur conseillant d'aller consulter le devin Tirésias aux Enfers. 

 

On peut compléter ces explications puisées dans le texte d’Homère en indiquant que le vin de Pramnos est produit sur les coteaux du mont du même nom, situé sur l’île d’Icaria, dans la mer Egée, non loin de Samos. Or, c’est là, sur ces mêmes flancs, que Zeus aurait accouché de Dionysos lors de sa seconde naissance (cf. ci-dessous). On pourrait aussi souligner qu’elle a partagé également sa couche avec Bacchus/Dionysos dont elle eut un fils, Cornus. Le rapprochement de ces deux divinités paraît très naturel : elles permettent ensemble la survie de l’homme, en lui fournissant l’une des aliments secs, l’autre le vin. Autant de raisons pour Julia Margaret Cameron de parer ainsi la chevelure de cette jeune femme !

Le vin de Pramnos était "un vin rude, austère, noir à l'ombre et pourpre à la lumière. Hippocrate en recommande l'usage dans les hémorragies" (Charles-Joseph Panckoucke).

DIONYSOS, "LE DEUX FOIS NE"

 

3/ L'iconographie traitant directement de la seconde naissance de Dionysos est  très réduite. Dionysos est le seul dieu né d'une mère mortelle : dès Homère, il est présenté comme le fils de Zeus et de Sémélé, fille du roi de Thèbes Cadmos et d'Harmonie. Zeus est l'amant de Sémélé pendant assez de nuits pour que, de sa propre initiative ou poussée par les conseils pernicieux d'Héra jalouse, déguisée en sa nourrice, elle ait envie de contempler dans toute la lumière de sa divinité celui qui ne s'unissait à elle que dans l’obscurité et dont elle est enceinte. Zeus, qui avait malencontreusement promis à Sémélé d’exaucer tous ses vœux, est contraint de se dévoiler. Sémélé meurt du coup de foudre ! Zeus extrait alors de ses entrailles l’enfant qu’elle porte, le coud dans sa cuisse – siège de la force vitale dans la culture indo-européenne - jusqu’à ce que vienne au monde le jeune Dionysos, « né de la cuisse de Jupiter », selon l’expression bien connue. Dionysos (« le deux fois né ») est donc doublement fils de Zeus, le dieu suprême.

BACCHUS OU CHRIST ?

 

4/ On peut voir l'œuvre de Caravage ci-après comme un autoportrait en Bacchus/Christ, qui s’offre en communion « eucharis - bonne chair – » aux cardinaux libertins de Rome, en portant à ses lèvres une grappe de raisins dorés et gonflés de suc, il est vrai d’une manière assez sensuelle. Couronné de feuilles de lierre, vêtu d’une toge à l’antique révélant une épaule musclée, il tient une grappe de raisins verts contre sa poitrine, comme s’il allait presser le jus du fruit divin. Nous pouvons penser soit que le vin grec prend le masque du vin de messe chrétien pour convier toujours plus de convives à une grande fête, soit que le vin du Christ sublime le vin de Bacchus en un vin de messe universel.

LE PETIT BACCHUS MALADE

Caravage , 1593 - HST, Galerie Borghèse, Rome

 

Cindy Sherman se met en scène elle-même (elle est à la fois modèle et photographe). Dans cet autoportrait en Bacchus, elle détourne l’œuvre de Caravage. Même pose, même cadrage, même lumière. Mais la métamorphose de son corps dérange l’œuvre de départ pour nous amener à la revoir. Cette photo accentue le caractère christique de l’œuvre d’origine : Cindy Sherman se voue corps et âme à « la grappe du Seigneur » qu’elle tient ostensiblement dans sa main.

Pour en savoir plus : Galerie "Dionysos / Bacchus, dieu du vin" >>

KIKI DE MONTPARNASSE

 

5/ Dans ses mémoires, Man Ray raconte qu’Alice Prin, dite Kiki de Montparnasse, refusait de poser pour lui, parce que, disait-elle, « un photographe n’enregistrait que la réalité ». Relatant sa réponse à Kiki, il poursuit: « Pas moi… je photographiais comme je peignais, transformant le sujet comme le ferait un peintre. Comme lui, j’idéalisais ou déformais mon sujet ». Durant les années folles, tous se retrouvaient autour d'expositions et de soirées folles : celles de la baronne d'Oettingen, du bal nègre avec Youki et surtout avec Kiki, reine de ces soirées. Sa beauté et sa gentillesse en firent la coqueluche des artistes désargentés, la « bohême ». 

 

Elle avait débuté en chantant à la terrasse de la Rotonde et dans une boîte à la mode, le Jockey. De nombreux peintres la prirent comme modèle : Modigliani, Soutine, Picasso, Foujita, Derain..... Parmi tous ses amants, Man Ray l'immortalisa dans de nombreuses photos. On venait de loin pour la voir et l'entendre, elle la une des magazines, elle avait tout : argent, bijoux, fourrures, voitures. Quand survint la Seconde Guerre mondiale, Kiki de Montparnasse vit la fin de sa gloire, puis la tragédie de la décrépitude. Elle bascula dans la misère, allant d'un café à l'autre, de table en table, pour faire les lignes de la main. Alcoolique et droguée, elle mourut en 1953. Mettant en scène un œuf et un verre de vin, Man Ray a composé un poème surréaliste d’amour à sa maîtresse, son modèle préféré, la femme de ses rêves, dont on voit la main et le profil.

LA HALLE AUX VINS DU QUAI SAINT BERNARD

 

7/ La halle aux vins de Paris, qui se trouvait quai Saint-Bernard, le long de la Seine, a été, depuis le milieu du XVIIème siècle, le fief des marchands de vin de la capitale. À Paris, la halle aux vins, est due à une initiative du cardinal Mazarin. Elle entra en fonction en 1665. Occupé précédemment par les moines de l’abbaye Saint-Victor, le site était (semble-t-il) un lieu de culture de vignes pour le vin de l’église. La Halle était ouverte à tous les marchands de vins, forains compris, contre une redevance. Mieux agencée et mieux placée sur la Seine, elle remplaça le port de la Tournelle, tout proche, où jusqu'alors, les marchands de vins de Paris faisaient décharger et entreposer leurs vins.

VUE INTERIEURE DE LA HALLE AUX VINS

Dierre Francois Leonard Fontaineubois, 1815 - Estampe coloriée - Musée Carnavalet, Paris

 

Dès le début du XIXème siècle, la consommation de vin dans Paris augmenta. Elle passa de 1 M d'hectolitres en 1800 à 3,550 en 1865. Pour y faire face les pouvoirs publics décidèrent en 1808 la construction d'une nouvelle halle aux vins terminée en 1845. Mais ses moyens de stockage se révélèrent insuffisants et elle ne put faire face à un acheminement facilité par le chemin de fer. Le gouvernement décida, en 1869, de faire bâtir de nouveaux entrepôts de l'autre côté de la Seine à Bercy. En 1905, le parlement décida d’obliger les gros marchands de vins de Paris à avoir pignon sur rue à l'entrepôt de Bercy et à la halle aux vins de Paris. 

 

Jusqu’au début du XXème siècle, les deux entrepôts parisiens gardèrent une importance à peu près égale. Mais la spécialisation de la Halle de Saint-Bernard en vins fins et alcool et l'agrandissement de Bercy en 1910 donnèrent la primauté à ce dernier. En 1930, il représentait 70 % du stockage et des sorties contre 30 % pour la halle aux vins. Les négociants de la Halle aux vins quitteront définitivement les lieux en 1964 et furent transférés aux entrepôts de Bercy pour laisser complètement la place aux bâtiments universitaires du Campus de Jussieu et, plus tard, en 1987, à l'Institut du Monde Arabe.

SCENES DE VIE AVEC BRASSAÏ, BILL BRANDT, HENRI-CARTIER BRESSON ET ROBERT DOISNEAU

Brassaï : La Môme Bijou au Bar de la lune, Montmartre (1933)
Brassaï : Lulu de Montparnasse (1933)
Brassaï : Soirée de gala chez Maxim's (1949
Brassaï : in d'honneur au Palais des ducs, Djon (1936)

De gauche à droite - Brassaï : La Môme Bijou au Bar de la lune, Montmartre (1933), Lulu de Montparnasse (1933), Soirée de gala chez Maxim's (1949), Vin d'honneur au Palais des ducs, Djon (1936)

Bill Brandt : Ivrogne s'appuyant contre un lampadaire, un jour de brouillards à l'aube, Londres (1934)
Bill Brandt : Le personnel est prêt à servir le dîner, nord de l'Angleterre (1936)
Henri-Cartier Bresson : Un dimanche sur les bords de la Marne (1936-1938)
Henri-Cartier Bresson : Rue Mouffetard (1954)

Bill Brandt : Ivrogne s'appuyant contre un lampadaire, un jour de brouillards à l'aube, Londres (1934), Le personnel est prêt à servir le dîner, nord de l'Angleterre (1936) - Henri-Cartier Bresson : Un dimanche sur les bords de la Marne (1936-1938), Rue Mouffetard, Paris (1954)

Henri-Cartier Bresson : Vigneron Champenois (1960)
Robert Doisneau : Les auvergnats de la rue Coulmiers (1950)
Robert Doisneau : Coco (1952)
Robert Doisneau : Jacques Prévert au guéridon (1955)

Henri-Cartier Bresson :  Vigneron Champenois (1960) - Robert Doisneau : Les auvergnats de la rue Coulmiers (1950), Coco, Paris (1952), Jacques Prévert au guéridon (1955)

LE VIN DES ARTS

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