Cantique des cantiques : "Tes caresses sont meilleures que du vin"

"La Bien-aimée ou La Jeune mariée", Dante Rossetti, 1865/66 - Tate Britain, Londres | Cantique des Cantiques | Sang de la vigne, Ancien Testament, Bible | De vin divin en vin Sacré | Vin et peinture | Le Musée Virtuel du Vin

 LA BIEN-AIMEE (LA JEUNE MARIÉE)
Dante Rossetti
1865-1866
Tate Britain, Londres

 

 

Afin d'identifier clairement le sujet de ce tableau, Rossetti a inscrit quelques lignes su le chassis de la toile : "Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui (Cantique, II, 16) ; Qu'il me baise des baisers de sa bouche! Car ton amour vaut mieux que le vin (I, 2)." Le Cantique des cantiques, c'est-à-dire le Cantique par excellence, constitue l'un des plus beaux chants d'amour de la littérature universelle. Il célèbre un couple, le bien-aimé et la bien-aimée, qui se rejoignent et se perdent, se cherchent et se retrouvent. C'est le livre le plus "profane" de l'Ancien Testament. L’origine des chants est située dans les traditions orales de l’Egypte ancienne, car ils sont très proche de la poésie érotique du Moyen Empire, autour du Xe siècle av. J-C. On pense qu’ils pouvaient faire partie d’un folklore du mariage dont l’usage avait disparu, et qu’ils ont été retransposés en Israël sous le règne de Salomon. Ces chants furent réunis et fixés par écrit au IVe siècle av. J-C. Ils faisaient partie des textes hébraïques de la bibliothèque d’Alexandrie, traduits en grec et regroupés sous le titre de la Septante. Malgré leur beauté, l’origine profane et la sensualité manifeste des chants soulevaient quelques réticences au sein des doctes chargés du Canon, et c’est au Ier siècle de notre ère qu’ils ont été définitivement admis parmi les textes inspirés. 

CANTIQUE DES CANTIQUES, LA SULAMITE Gustave Moreau, 1855 - Musée des Beaux-arts, Dijon / 1

press to zoom

CANTIQUE DES CANTIQUES Gustave Moreau, 1893 - Musée Ohara, Kurashiki, Japon

press to zoom

LE RÊVE DE LA SULAMITE Robert Hale Ives Gammell, 1934 Maryhill Museum of Art, Goldendale, WA, Etats-Unis

press to zoom

> Découvrez les oeuvres dans leur entier en cliquant sur les vignettes

1. Pour Gustave Moreau, le propos est celui de l'ivresse (et non pas celle de l'amour). Il a choisi d’illustrer un épisode moins connu du Cantique, celui du viol de la Sulamite, originaire de Sulam en Galilée, par des soldats ivres. Prisonnière de son harem, la Sulamite rêve de son bien-aimé dont elle est séparée. Alors qu’elle tente de le rejoindre à la nuit tombée, elle est agressée par des soldats ivres qui lui arrachent ses vêtements : "Les gardes qui font la ronde dans la ville m'ont rencontrée; Ils m'ont frappée, ils m'ont blessée; Ils m'ont enlevé mon voile, les gardes des murs." (V, 7).

Marc Chagall rend hommage à sa dernière épouse, Valentina Brodsky, à laquelle il dédie, au sein de son musée, le cycle peint consacré à ce poème d'amour.

press to zoom

LE CANTIQUE DES CANTIQUES I Marc Chagall, 1960 - Musée National Marc Chagall, Nice, France / 2

press to zoom

LE CANTIQUE DES CANTIQUES II Marc Chagall, 1957 - Musée National Marc Chagall, Nice, France

press to zoom

LE CANTIQUE DES CANTIQUES III Marc Chagall, 1960 - Musée National Marc Chagall, Nice, France

press to zoom

LE CANTIQUE DES CANTIQUES IV Marc Chagall, 1958 - Musée National Marc Chagall, Nice, France

press to zoom

LE CANTIQUE DES CANTIQUES V Marc Chagall, 1965/66 - Musée National Marc Chagall, Nice, France

press to zoom

> Découvrez les oeuvres dans leur entier en cliquant sur les vignettes

De 1957 à 1966, Chagall a peint une série de cinq toiles qui évoquent le poème qu’est le Cantique des cantiques et qui traduisent l'amour ardent des futurs mariés : "Comme ton amour vaut mieux que le vin, Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates !" Dans le texte biblique, l’amour l’emporte sur le vin, même si celui-ci est largement cité et loué. Avec Chagall, il semble absent. La couleur lie-de-vin de l'arrière-plan jouerait-elle un rôle ?

Chagall a numéroté ses toiles pour bien manifester leur progression visuelle et thématique. Elles entrent de plus en plus dans le mystère de l’amour qui trouve son origine en Dieu. Cependant Chagall a fait installer les tableaux au musée de Nice dans le sens inverse d’une montre, car l’amour n’est pas prisonnier du cycle du temps, il s’en dégage et le sublime, l’emporte dans l’éternité.

 

2. "Cantique des cantiques I - Le couple enlacé, ici en bas à droite, figure sur tous les tableaux. Les gazelles jaune et bleu visibles en haut, à gauche,  évoquent ce verset teinté d’érotisme du Cantique des Cantiques : « Tes deux seins sont comme deux faons/ Comme les jumeaux d'une gazelle/ Qui paissent au milieu des lis. » David n'est pas représenté, mais sa présence suggérée par deux allusions :  son trône dans l’angle droit de la toile et à gauche, un oiseau jouant de la lyre, instrument favori de ce roi. Verticalement le long de la marge droite du tableau figure une ville plongée dans l’obscurité et la silhouette d’une jeune femme nue : dans le Cantique des Cantiques, la fiancée recherche son bien-aimé dans les rues de Jérusalem, la nuit.

3. Cantique des cantiques II - La plupart des figures présentes dans le premier tableau du cycle sont reprises dans les toiles suivantes : la jeune femme, ici seule, nue, allongée sur une palme au dessus de la ville de Jérusalem, David, ici volant près de son trône, en haut à droite, sous la forme d’un oiseau puisque sa musique évoque celle des oiseaux et des anges. An centre du tableau, la tête d'homme rappelle les nombreux autoportraits de Chagall, qui, pour manifester à quel point il se reconnaît dans les versets du Cantique des Cantiques, apparaît dans plusieurs des tableaux.

4. Cantique des Cantiques III - La composition, construite sur trois grandes formes rondes qui évoquent évidemment des seins et un ventre de femme, est également coupée en deux par une ligne d'horizon qui délimite deux parties bien distinctes. Chagall semble avoir voulu raconter son histoire dans ce tableau : la représentation de Jérusalem, au centre, est double : en haut, la ville ressemble à la vision de Saint-Paul-de-Vence, avec ses remparts. En bas et à l'envers, il s'agit bien de Vitebsk, reconnaissable au sanctuaire au toit vert qui la surmonte. Toute la partie inférieure du tableau, à l'envers, évoque ainsi la jeunesse de l'artiste : le Juif errant, portant son sac sur l'épaule, parle de ses exils, le couple enlacé le long du bord inférieur, c'est celui qu'il a formé avec Bella, désormais couchée sous la terre. La partie haute serait alors un hymne à sa nouvelle vie dans le Sud de la France, et le couple en mariés sous le dais rappelle son deuxième mariage avec Vava, à qui est dédié le cycle (cf. 1)

5. Cantique des cantiques IV - Reprise d'un des décors pour le ballet Aleko, la composition met en scène David et Bethsabée enlacés sur le dos d’un cheval ailé survolant la ville de Jérusalem. La couleur du visage de David pourrait illustrer le dicton yiddish "être vert d’émotion". Le cheval tient une place centrale dans la composition et peut avoir plusieurs sens : il incarne la force de l’amour humain, capable de s’élever jusqu’au divin , mais aussi la puissance du désir et de l’amour charnel. Il est enfin Pégase, le cheval ailé de la mythologie grecque, symbole de la poésie. L'effet de comète produit par le traitement de la traîne de la robe de mariée contribue au dynamisme de la composition.

6. Cantique des cantiques V - La composition s’organise autour de deux collines. Chacune d’elles évoque une ville : à droite, la ville natale de Chagall, Vitebsk toujours reconnaissable par la présence de la cathédrale au dôme vert qui la surmonte et à gauche, Jérusalem. Pour éviter toute confusion, l’artiste a représenté, à l’extrême gauche, le trône du roi David entouré des lions de la tribu de Judas sur lequel est inscrit « Jérusalem » en hébreu. Dans un ciel surpeuplé de figures dansantes figure un soleil aux couleurs éclatantes, en forme d'étoile de David. Celui-ci domine la partie gauche de la toile. Sa longue silhouette violette est surmontée d’une tête d’oiseau car son chant évoque celui des oiseaux et des anges. Il avance dans le ciel vers une mariée entourée de fleurs et de fruits, promesses de descendance. La représentation, non réaliste, donne aux personnages les plus importants une taille supérieure aux autres."

Source : Musée national Marc Chagall

Texte biblique : Ancien Testament, Les Livres poétiques, Cantique

"Qu'il me baise des baisers de sa bouche! Car ton amour vaut mieux que le vin, Tes parfums ont une odeur suave; Ton nom est un parfum qui se répand ; C'est pourquoi les jeunes filles t'aiment. Entraîne-moi après toi ! Nous courrons! Le roi m'introduit dans ses appartements... Nous nous égaierons, nous nous réjouirons à cause de toi; Nous célébrerons ton amour plus que le vin. C'est avec raison que l'on t'aime" (Cantique, I, 2-4)... "Il m'a fait entrer dans la maison du vin; Et la bannière qu'il déploie sur moi, c'est l'amour" (II, 4)... "Que de charmes dans ton amour, ma sœur, ma fiancée ! Comme ton amour vaut mieux que le vin, Et combien tes parfums sont plus suaves que tous les aromates ! (IV, 10)... "J'entre dans mon jardin, ma sœur, ma fiancée; Je cueille ma myrrhe avec mes aromates, Je mange mon rayon de miel avec mon miel, Je bois mon vin avec mon lait... - Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d'amour ! -" (V, 1)... "Ton sein est une coupe arrondie, Où le vin parfumé ne manque pas; Ton corps est un tas de froment, Entouré de lis " (VII, 2)... "Ta taille ressemble au palmier, Et tes seins à des grappes. Je me dis: Je monterai sur le palmier, J'en saisirai les rameaux! Que tes seins soient comme les grappes de la vigne, Le parfum de ton souffle comme celui des pommes, Et ta bouche comme un vin excellent,... Qui coule aisément pour mon bien-aimé, Et glisse sur les lèvres de ceux qui s'endorment ! (VII, 7-10). 
 
Dans ces extraits bibliques, la jouissance de l'amour dépasse la réjouissance produite par le vin, et le plaisir sexuel est plus exaltant que l’effet enivrant du vin. La vigne dans le Cantique des cantiques est une métaphore très appropriée de la sexualité de la bien-aimée. La vigne est la source du vin, tout comme le corps de l’un est la source du plaisir de l’autre. C’est dans les vignobles que la bien-aimée souhaite donner son amour à son amant. Pour que le vignoble donne son fruit à la personne pour laquelle il est cultivé, il faut, comme elle le fait, bien le garder. Le vignoble est entouré d’un mur et, en son sein, il y a des tours de surveillance.

LE SANG DE LA VIGNE DANS L'ANCIEN TESTAMENT, LES GALERIES